top of page

L'escalier de Lénine

Un mystère londonien


Londres, Cruikshank Street. C’est là que se trouve l’un des innombrables secrets de londoniens : « BevinCourt ».

L’histoire de cet immeuble, oeuvre de Berthold Lubetkin, l’une des figures les plus importantes du modernisme en Grand Bretagne, est pour le moins rocambolesque.

Bevin Court, dont les travaux ont été terminés en 1954, devait se nommer « Court Lénine » en l’honneur de Vladimir Iltich dit « Lénine » ; en effet, le leader bolchevique, en exil à Londres, résidait dans cet immeuble de 1902 à 1903. À cette époque, le révolutionnaire russe passait son temps au British Museum où il faisait des recherches pour ses articles à paraître dans le journal « Iskra » - L’étincelle - qu’il avait fondé en 1900. L’idée de dédier l’immeuble à « Lénine » fut abandonnée après la Guerre. Dans le projet initial, Lubetkin avait prévu d’intégrer dans le bâtiment un mémorial dédié à Lénine. Mauvaise idée. En effet la statue de Lénine subit plusieurs actes de vandalisme de sorte qu’un policier devait monter la garde 24 heures sur 24 afin de la protéger. Il fallut se rendre à l’évidence : le monument n’était pas le bienvenu et Lubetkin se résigna à en récupérer les restes qu’il dissimula sous la structure de l’escalier. Un moyen comme un autre de contourner la difficulté !


DE LÉNINE À BEVIN COURT

Avant la fin des travaux, pendant que la guerre froide se durcissait, Lénine Court fut renommée Bevin Court, en l’honneur d’Ernest Bevin, Secrétaire d’État au ministère des Affaires Étrangères britannique et profondément anticommuniste.

Membre du Parti travailliste, défenseur fervent de la cause ouvrière, il fut secrétaire général du syndicat des travailleurs des transports de 1922 à 1940 lorsque Winston Churchill le nomma ministre, en charge des transports. Parmi toutes les fonctions d’État occupées par Ernest Bevin on voudra bien se rappeler qu’il fut à l’origine de la création, en 1948, de la cellule secrète de propagande antisoviétique du ministère des Affaires Étrangères. Ironie de l’histoire, l’immeuble qui honore Mr Bevin est celui où sont ensevelis les restes de la statue de Lénine, fondateur de la Russie soviétique, premier régime communiste de l’histoire.


BEVIN COURT ET L’ARCHITECTURE MODERNISTE

Au-delà des réflexions historiques, Bevin Court reste un emblème de l’architecture moderniste. Son magnifique escalier est le point de conjonction des trois ailes de l’édifice qui, vu d’en haut, a la forme d’une éolienne. Sous quelque angle que ce soit, son escalier est une superbe réalisation qui, coeur du bâtiment, forme un condensateur social.

Les connaisseurs reconnaitront aisément l’inspiration du constructivisme, courant artistique russe des débuts du XXème siècle.




Le projet avait été lancé par la Tecton Spa Green Estate mais les rigueurs budgétaires de l’après-guerre n’épargnèrent pas Bevin Court. Le Groupe Tecton fut liquidé et le projet repris par Lubetkin, Francis Skinner et Douglas Carr Bailey. Lubetkin fut contraint de revoir le projet à la baisse, il dut renoncer aux balcons, au centre communautaire ainsi qu’à l’école maternelle. Lubetkin s’est donc concentré sur l’espace social.

Il fallut concilier les contraintes esthétiques avec les exigences économiques. Berthold Lubetkin (1901-1990) réussit à révolutionner le concept d’architecture populaire au Royaume Uni en secouant l’architecture traditionnelle victorienne fondée sur la brique rouge. C’est en 1931 qu’il fonda à Londres le Tecton Group.

Né en Géorgie, il étudia à Moscou et à Léningrad. Après la Révolution russe, il rejoint Paris où il travailla avec Jean Ginsberg et côtoie Le Corbusier jusqu’à son arrivée dans la capitale britannique qui lui doit plusieurs constructions modernes comme la « Round House » du zoo

de Londres ou encore la résidence Highpoint, édifice très apprécié par Le Corbusier.


La trajectoire de Bevin Court est assurément exceptionnelle. Et la statue de Lénine, bien qu’en morceaux, reste bien cachée sous les fondations de l’escalier…


Photos - Andrea Trimboli

Cet article a été publié dans le numéro 34 de Lumières Internationales


Comments


bottom of page