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Le Caffe' Triest a Jérusalem

  • Photo du rédacteur: Giorgio Bottò
    Giorgio Bottò
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture



Rencontre avec Giuseppe Colasanto


Giuseppe Colasanto, en perpétuel déplacement entre frontières, empires et villes en suspens, est un écrivain et un homme de frontières. Non seulement de par son métier – fonctionnaire italien de la police des frontières, fort de nombreuses missions à l’étranger sous l’égide de l’Union européenne –, mais aussi par vocation naturelle. Il vient de rentrer en Italie après sa dernière mission auprès de l’agence de l’Union européenne International Centre for Migration Policy Development, à Amman, en Jordanie, en tant que spécialiste de la gestion des frontières.


Un voyageur sédentaire : quelqu’un qui part sans cesse, mais qui emporte avec lui une maison intérieure, faite de cartes, de langues et de marges. Il est attiré par les lieux de frontière, par ces lignes de faille du monde qui ressemblent à une nouvelle Babel, où les identités, les histoires et les destins s’entrechoquent et se confondent.

Il en a parlé dans ses livres, dont le dernier en date est « Oltrefrontiera » (Gaspari Editore), ainsi que dans les reportages issus de ses voyages professionnels. Il parle anglais, français et arabe et vit à Trieste, ville d’Europe centrale par excellence, port de l’âme avant même d’être un port maritime, où les chapitres de l’histoire ne se sont jamais vraiment refermés.


C'est au Caffè Letterario San Marco, lieu historique de Trieste, qu'il a raconté son récent voyage à Jérusalem, une ville qui, plus que toute autre, incarne la notion même de « frontière ». Il nous a fait découvrir le Caffè Trieste de Jérusalem, un lieu surprenant.

Nous lui demandons de nous en dire un peu plus.


« Merci à la prestigieuse revue française Lumières International de m’avoir accordé cet espace. Au cœur de Jérusalem, le long de la Via Dolorosa, subsiste un fragment de l’Empire des Habsbourg. Un établissement qui porte le nom de Trieste, comme un écho lointain, comme un mot resté gravé dans la pierre du temps. C’est un fil invisible qui relie le Levant à l’ancien littoral habsbourgeois, à ce monde d’Europe centrale qui comprenait Trieste, Gorizia et les villes satellites d’une identité qui persiste encore aujourd’hui.

Je me rends à Jérusalem pour une réunion, et un collègue autrichien me suggère de visiter l’Hospice autrichien. Au début, je suis un peu déconcerté. Puis je décide de me laisser guider par mon instinct et je m'y rend.


Jérusalem n’est pas une ville que l’on traverse : on la subit, elle s’insinue au plus profond de soi. C’est la ville sainte, où l’on respire les parfums de l’Orient, d’anis et d’encens. Sur un peu plus d’un kilomètre carré se côtoient clochers et minarets, synagogues et coupoles dorées, tours et remparts crénelés. Religions, peuples et langues se superposent comme les couches géologiques de l’histoire, s’effleurent, se repoussent, se comprennent et se haïssent ; c’est là que tout a son origine et sa fin. Mais aujourd’hui, plus que jamais, Jérusalem respire la guerre.

Je me promène dans les ruelles sinueuses du quartier musulman de la Vieille Ville. Les touristes ont disparu, mais le marché continue de dégager des parfums d’épices lointaines, de pain tout juste sorti du four, d’un Orient éternel qui résiste. À côté de ce charme, cependant, règne la tension. Des militaires, des patrouilles, des regards vigilants : la ville est un corps en état d’alerte permanent. Au coin de la rue qui mène de la deuxième à la troisième station de la Via Dolorosa, se dresse un grand bâtiment. Sur la pierre, une inscription gravée avec solennité :

Österreichische Hospiz zur Heiligen Familie.

L’Hospice autrichien de la Sainte Famille.

Je lève les yeux. Sur le toit flottent deux drapeaux : celui de l’Autriche et celui du Vatican.

Le bâtiment est de pur style viennois, un avant-poste des Habsbourg au cœur de la Terre Sainte. Mais c’est en franchissant le seuil que l’on est transporté dans une réalité inimaginable. Jérusalem s’efface derrière soi et, soudain, on pénètre dans une Vienne du milieu du XIXe siècle. À l'intérieur, l'ambiance est résolument rétro, et semble enveloppée par le rythme lent d'une valse viennoise. Je commande une escalope accompagnée de pommes de terre, une chope de bière et, pour finir, une part de gâteau Sacher. On n'a vraiment pas l'impression d'être au Moyen-Orient. C’est une jeune fille blonde, à l’accent allemand indéniable, qui me sert. L’espace d’un instant, mon esprit s’évade : Vienne, ses vieux cafés, qui respirent l’Empire.


Le café s’appelle « Triest ».

Il baigne dans ce crépuscule impérial que Joseph Roth a su dépeindre magistralement dans La Marche de Radetzky. Un non-lieu suspendu dans le temps, où la Vieille Europe tend la main à l'Orient. Ça sent les beignets, le chocolat et la cannelle. À côté de moi, une dame coiffée d'un élégant chapeau en paille. On s'y sent inexplicablement chez soi, envahi par une nostalgie subtile, par un sentiment d'appartenance à des empires disparus qui continuent de vivre dans la mémoire. Non loin de là, tout près de la vieille ville, se dresse la mission ecclésiastique russe, avec les appartements du tsar Alexandre II. Aujourd’hui encore, à l’intérieur, on ne parle que le russe : un autre îlot hors du temps, une autre histoire figée.

Mais il suffit de franchir un seuil pour revenir à la réalité. J’ouvre la lourde porte de l’hospice. À l’extérieur résonne l’appel du muezzin invitant à la prière. Devant moi se dresse un minaret ; en contrebas, des femmes arabes voilées et des hommes portant la kippa se croisent entre des charrettes chargées de melons et de dattes. Un peu plus loin, des soldats israéliens avancent d’un pas rapide vers la porte de Damas, prêts pour le début de la ronde du soir.

Le rêve d’Europe centrale s’évanouit dans les airs.

Il ne reste que Jérusalem.

Et cela aussi, c’est le Moyen-Orient. ».



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